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La « fin du salariat », vraiment ?

Le numérique conduit à des changements profonds dans les organisations économiques et sociales. Dans ce contexte, certains soulignent le développement d’activités exercées sous forme indépendante, dans le cadre notamment des plateformes de l’économie « à la demande » – par exemple dans le transport de personnes. Et vont parfois jusqu’à y voir une tendance forte de substitution d’entrepreneurs individuels aux actuels salariés. Après des décennies d’extension de la part de ce dernier statut dans l’économie, nous irions donc, pour certains, vers la « fin du salariat ». Une évolution à laquelle nous devrions adapter nos structures économiques et sociales, comme le demandent déjà des responsables politiques, dont Nathalie Kosciusko-Morizet.

Pourtant, malgré quelques exemples médiatiques, dont ceux des chauffeurs d’Uber et d’autres plateformes de VTC qui exerceraient principalement sous un statut d’indépendant (ce qui est aussi le cas de beaucoup de taxis), rien ne semble aujourd’hui attester d’une tendance au remplacement des salariés par des « self-employed ».

Ainsi, aux Etats-Unis, ce nombre a même tendance à diminuer, sur longue période, ou au moins depuis le milieu de la décennie précédente si on intègre les indépendants « incorporated ».

En France, on observe une tendance très forte à la diminution du nombre d’indépendants (en particulier sous l’effet du recul des emplois dans l’agriculture) jusqu’au début des années 2000. La part des indépendants se stabilise alors autour de 9% de l’emploi total, puis augmente jusqu’à 10,3% en 2014 (dernière année disponible). Outre que cette hausse reste limitée, elle paraît largement circonstanciée : avec la création du statut d’autoentrepreneur en 2009, et en pleine crise économique conduisant à une baisse importante de l’emploi salarié marchand (environ 600 000 postes perdus depuis le début 2008), la part des non-salariés ne pouvait que progresser. Sans traduire à ce stade une réelle mutation économique.

Enfin, dans l’ensemble de l’Union européenne, aucun boom n’est en cours à ce stade. Les moyennes du taux d’emploi indépendant dans la zone euro et l’UE à 28 sont ainsi stables, sous les 15%. On notera une légère remontée au Royaume-Uni depuis la crise de 2008-2009, alors que la part de l’emploi indépendant y stagnait depuis le début des années 90. Mais comme en France avec le statut d’autoentrepreneur, c’est aussi un certain nombre d’initiatives gouvernementales (dont la « Six month offer » en 2009 et la « New enterprise allowance » à partir de 2011) qui, dans un contexte où l’emploi salarié était très affecté par la crise, au moins jusqu’en 2013, a soutenu le développement de l’emploi indépendant.

Il n’y a donc à ce stade aucune évidence statistique d’un recul de l’emploi salarié dans les grands pays occidentaux.